(Forcément) faible femme

Ce n’est pas la première fois que je suis confrontée à des remarques de collègues sur la faiblesse féminine. Ou plutôt, sur la force masculine. Mon travail nécessite assez souvent de porter des charges, et bien qu’encadrée par des règles strictes (limite de poids à porter seul, etc…), cette tâche donne le plus souvent lieu à ce qu’on peut bien appeler un concours de bites. « Ah, ben vous avez voulu l’égalité des sexes, ben porte-la ta caisse! »

Evidemment, il est plus facile pour un homme d’1m80 de porter une lourde charge qu’une femme de 1m60, on ne peut le nier. Mais je ne digère pas que certains s’en rengorgent comme la justification de la domination masculine. Ne serait-ce que parce que tous les hommes ne font pas 1m80 ni ne sont capables de porter 35 kg sans se blesser. Et que toutes les femmes n’ont pas besoin qu’on les aide pour porter ces 35 kg.

Pourtant, les hommes qui m’ont pris à partie sur ce sujet – sujet sensible apparemment – ont toujours écarté violemment cette vérité. D’autant plus étonnant que ces hommes étaient presque toujours plus petits que moi… et pas forcément plus costauds. J’ai d’abord voulu rire de ce paradoxe, de ces petits bonshommes trépignants qui me soutenaient qu’une femme n’était pas destinée à porter de lourds équipements, que c’était bien normal à ce titre que certains métiers soient réservés aux hommes, et que le féminisme est vraiment une connerie.

Puis j’ai vu tout ce qui se cachaient derrière ces diatribes. Dans notre société partriarcale, même lorsqu’à priori il ne satisfait pas à tous les stéréotypes de virilité (force, mécanique, football, bière, etc…), un homme appartient au groupe dominant, par défaut en quelque sorte. Et il semblerait que toutes les qualités que la société attribue au groupe dominant lui échoient aussi comme par procuration. (C’est un peu le fameux « On a gagné!, bien connu des supporters chauvins). Mais si ces qualités s’avèrent détenues par des membres des groupes dominés? Voilà qui retirerait un certain nombre de prérogatives au dominants, surtout à ceux qui ne s’attribuent ces qualités que par procuration.

Je comprends ainsi la colère de mes collègues qui voulaient m’empêcher de porter une caisse, constater que je la portais avec le sourire après avoir passé outre leur interdiction. Si on permet aux femmes de montrer qu’elles ont les mêmes capacités que les hommes, comment justifier encore la supériorité masculine?

C’est ainsi que j’arrive à la suite de mon histoire. Chacun sait que la fonction crée l’organe: avec un peu de pratique (et la bonne technique) on arrive à s’entraîner à porter des pièces plus lourdes. Or, dès l’enfance on décourage l’effort physique chez les filles, en les convaincant qu’elles sont faibles et que les garçons sont plus forts. Déjà que les femmes sont plus petites en moyenne à l’âge adulte, pas de risques qu’elles développent leur force dans leur jeunesse… Et pour celles qui persisteraient? Une de mes collègues aime pousser de la fonte et a atteint un certain niveau. Pensez-vous que les hommes de son équipe, si prompts à grogner contre les « petites nanas qu’on doit aider en permanence », soient heureux qu’elle soit aussi forte qu’eux? Oh que non: « Oh, celle-là… c’est pas une vraie femme! » grommellent-ils.

Exclure a priori les femmes car elles manquent d’une compétence (force physique, orientation, mathématiques, ambition, résistance au stress…) supposément masculine.

Les empêcher par tous les moyens d’acquérir cette compétence ou d’en faire preuve.

Si elles réussissent malgré tout à démontrer leur compétence, réagir par l’ostracisme; arguer que ce n’est pas féminin.

Attendre que les femmes s’excluent elles-mêmes.

La boucle est bouclée.

https://i0.wp.com/www2.pictures.gi.zimbio.com/Olympics+Day+1+Weightlifting+BxTg1OQO9cEl.jpgMélanie Noël détient le record de France d’haltérophilie dans la catégorie -48 kg: 100 kg en épaulé jeté et 78 kg à l’arraché. Voilà voilà. (Photo trouvée ici)

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10 réflexions sur “ (Forcément) faible femme ”

  1. Il est intéressant de voir comment opèrent les déménageurs professionnels.
    Ce sont des hommes (je n’ai pas encore vu de femmes dans ce métier) plutôt costauds et assez jeunes.
    Néanmoins, on les voit utiliser le maximum d’outils et de matériels pour s’économiser : diables, penderies sur roulette, grues permettant d’évacuer des charges très lourdes ou volumineuses par la fenêtre…
    Ils font aussi attention à faire les bons gestes, en particulier se baisser en gardant le dos droit , faisant porter la pression sur leurs jambes plutôt que sur le bas du dos…
    Quand ils ne peuvent éviter de déplacer une charge très lourde avec des aides mécaniques et des outils, ils se mettent toujours à plusieurs.
    En résumé, les vrais pro du déménagement font ce que beaucoup de femmes pas herculéennes du tout pourraient très bien faire avec le matériel et l’expérience à hoc.
    L’exemple des déménageurs se retrouve dans presque toutes les activités, métiers ou sports considérés cultuellement comme plutôt masculins.
    En ce qui concerne le facteur culturel d’ailleurs il ne faut pas oublier que dans de nombreux pays de nos jours, en particulier dans les plus pauvres, un très grand nombre de tâches physiquement très dures, porter l’eau, la nourriture, les enfants évidemment, les vieux et les malades, des matériaux en tout genre, etc… sont l’apanage des femmes pendant que l’on voit beaucoup plus d’hommes dans des bureaux ou sur des machines.

    1. Bonjour, tout à fait, l’usage professionnel de la force physique est réduit au max, c’est plus sûr et efficace avec des outils. Mais l’image de métiers « de force » reste tenace.

  2. Quel est le problème, au fond, qu’une société se construise sur la base de la différenciation des sexes ? C’est à dire , qu’elle fonde son habitus sur des principes généraux ?

    1. Boujour, la différenciation homme-femme comme base de la société est problématique car d’une part elle conduit à des différences de valeurs et à la domination masculine. D’autre part la différenciation des genres conduit à affecter a priori des qualités et activités à chaque genre, et donc à se priver d’une partie des talents dont la société pourrait autrement bénéficier.

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