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Ma première « action féministe »

Je ne pense pas être devenue féministe d’un coup. J’ai plutôt vécu une prise de conscience avec différents paliers, des questions, des recherches, quelques réponses et tout un tas de nouvelles questions, des rencontres, ce blog…

L’anecdote que je veux vous raconter représente un passage marquant de tout ce cheminement, car représentant un tout premier passage à l’action. A l’époque, je ne me définissais pas comme féministe, d’où les guillemets, et j’en ai tiré des conclusions bien plus tard, mais je pense que malgré tout cet épisode à contribué à me construire (en plus de m’avoir beaucoup amusée).

J’étais donc adolescente, et je pratiquais le judo dans un club très sympa. Nous étions un bon nombre de filles, et nous formions un bon groupe d’amies aussi soudé que turbulent (une pensée émue pour l’entraîneur qui a supporté notre bruyante indiscipline). C’était un petit club de banlieue, et si les garçons disposaient d’un vestiaire spacieux avec de nombreuses douches, mes amies et moi étions confinées dans un cagibi minuscule, avec une seule douche pas entretenue. C’était historique: pendant longtemps, le club n’ayant eu peu ou pas de féminines, les rares pionnières se contentaient du placard à balais. Mais les choses avaient changé: nous étions de plus en plus nombreuses, et certains jours plus que les garçons! Notre processus de recrutement était bien rodé: nous faisions venir nos amies dans le club, car elles avaient envie de faire du sport mais ne voulaient pas être la seule fille. Bruyamment accueillies par notre gang, elles restaient pour les confidences de vestiaires, les concours de gâteaux et les misères variées que nous faisions subir aux entraîneurs. Accessoirement, elles s’entraînaient, progressaient, passaient leurs grades…

Ce fameux vestiaire devenait donc bien trop petit pour toutes nous accueillir correctement: nous nous changions au milieu d’un tas indistincts de kimonos et pantalons en vrac, les ceintures faisaient des noeuds et on risquait à tout moment de se faire éborgner par une agrafe de soutif. Nous avons fini par nous plaindre. Récoltant des soupirs et des « oui, on sait… avant y’avait pas de vestiaires pour filles parce que y’avait pas de filles. Ben là… ok, vous êtes beaucoup de filles. Mais on verra si ça dure, hein. ». Pendant ce temps, les garçons profitaient royalement d’un vestiaire presque vide aux douches quasi inutilisées sans que personne ne leur demande de se justifier sur leur nombre. Pas de changement à l’horizon, échanger une fois sur deux les vestiaires nous auraient satisfaites, histoire de partager les contraintes… mais rien.

Comme je l’ai dit, nous étions plutôt turbulentes. Aussi je l’avoue: nous avions entre 14 et 18 ans, et c’est surtout la perspective de la bonne blague qui nous a poussée à l’action. Un beau jour, avec force gloussements et chamailleries de rigueur, nous sommes toutes allées nous changer chez les garçons pour « protester contre la répartition non équitable des vestiaires qui nous empêchent de nous changer dans de bonnes conditions ». Une fois notre revendication dûment énoncées, nous pouvions nous réjouir à loisir des cris d’orfraie et autres protestations outrées que nous provoquions. C’étaient les mêmes jeunes coqs, habitués à tomber le kimono pour se pavaner torse nu, qui fuyaient à la vue d’une brassière de sport à peu près aussi impudique et glamour qu’un gilet pare-balle.

Judokates hystériques et féroces envahissant le vestiaire des hommes
Judokates hystériques envahissant le vestiaire des hommes

Quelques semaines plus tard, notre entraîneur nous annonce que des travaux de réfection seraient engagées pour la rentrée prochaine. Avec au programme un agrandissement des vestiaires des filles… L’adjoint au maire a tenu à nous rencontrer pour visiter les vestiaires et nous consulter sur nos besoins. La gloire. Et surtout, deux beaux vestiaires de même surface l’année suivante.

C’était peut-être une goutte d’eau et aujourd’hui je ne sais même pas si mes complices et nos « victimes » se rappellent de ce que nous voyions à l’époque comme un brillant coup d’éclat. Et pour être tout à fait honnête, les hommes adultes (car c’était un cours senior) du cours ont dû faire pencher la balance, car eux ont été carrément mal à l’aise que des adolescentes viennent se changer dans la même pièce – et je peux les comprendre. Peut-être qu’on a changé les vestiaires non pas pour satisfaire les nanas mais parce que les mecs se sont plaints.

Tout de même, je pense que nous avons appris deux-trois trucs, au-delà du frisson « hiiiii on s’est mises en shorty lycra devant les garçons » (je vous rappelle que les Femen n’existaient pas, on était donc des dingues). Tout simplement, que ce n’est pas en demandant bien poliment et bien gentiment qu’on obtient gain de cause: ça marche mieux quand on est pénible. On n’a pas donné le droit de vote aux femmes qui attendaient gentiment, elles l’ont conquis. (Nan mais l’autre, elle tombe le kimono pour faire abattre une cloison, et paf! elle se prend pour Olympe de Gouges… Bah quoi, faut bien commencer quelque part, non?). Donc de la même manière, tant qu’on n’est pas venues bousculer les mecs, ça ne les dérangeait pas qu’on s’entasse à 10 dans 8 m². Nous avons naturellement remercié notre entraîneur d’avoir fait passer le message; mais sans nos protestations qui sait combien de temps on aurait attendu? J’y repense de temps en temps, quand on me demande d’être patiente et de laisser faire le temps.