Archives du mot-clé inégalités

Préjugé 5: les femmes n’ont pas le temps de faire du sport

(suite de recyclage et remodelage d’anciens billets)

[Il y a quelques années maintenant] j’étais à l’assemblée générale de mon club de foot en région parisienne.

Premièrement, amère constatation de voir que même pour un club féminin, même avec un bureau relativement mixte, seuls les hommes siègent à la table pour s’adresser doctement aux femmes de l’assistance: nous ne dérogeons pas aux statistiques officielles des associations sportives. Peu de femmes dirigeantes…

Deuxièmement, nous accueillions un monsieur de la mairie pour discuter infrastructures, subventions, et surtout demander un créneau supplémentaire par semaine sur notre terrain. Rien qui ne soit très classique jusque là, si ce n’est que pour justifier sa réticence à nous l’accorder, ce monsieur s’est fendu à un moment d’un « Les hommes peuvent, eux, partir à 20h pour faire un tennis! Mais vous…mesdames… vous avez une autre vie… »

En se faisant ainsi renvoyer dans nos cuisines, mes copines et moi avons réprimé notre hoquet d’indignation… Oui, réprimé, car il s’agissait de faire bonne figure (les subventions!).

En admettant que les statistiques vous donnent raison: la faute à qui, Monsieur, si les femmes ne trouvent pas le temps?

La faute à ceux qui trouvent normal de rentrer du tennis à 23h, une fois les enfants baignés et couchés, en mettant les pieds sous la table et en jetant son sac dans un coin – la lessive se fera toute seule – sans jamais rendre la pareille un jour dans la semaine. Je ne compte plus les collègues et amies qui subissent ces situations: « Il travaille tellement, il a besoin de décompresser… il lui faut son espace à lui… ». Quand, elles, regrettent ne pas avoir pu chausser de baskets depuis des mois. On pourrait les exhorter à se rebeller, bien sûr. Mais qui a envie d’un bras de fer permanent à la maison quand gérer le quotidien pompe déjà une énergie phénoménale?

 

 

 

Publicités

Footballeuses: trois remarques qui révèlent le chemin restant à parcourir

Edit 21/06/2015: Le titre original était « Les remarques qui me gênent au sujet des footballeuses » mais il était pour le moins mal choisi. (Je ne suis pas fan du nouveau non plus, mais j’avoue que j’ai toujours énormément de mal à trouver des titres efficaces)

Loin de moi l’idée de bouder le succès d’estime et d’audience dont bénéficient les Bleues pour la Coupe du Monde de football. Après la belle victoire 5-0 contre le Mexique, on a commencé à faire l’éloge de l’Equipe de France dans les médias (en Une de l’Equipe!) ainsi qu’à la machine à café, au bistrot et au déjeuner dominical chez belle-maman. Mais les équipes féminines n’accèdent toujours pas au même statut que leurs homologues masculins, ni en audience ni en termes de prestige. En témoignent ces « petites phrases » bien révélatrices:

« Ah, si les garçons pouvaient jouer comme ça »

ça se veut un compliment, c’en est un, mais il me gêne. Si les garçons jouaient « comme ça », ça veut dire qu’on ne regarderait plus les filles? Les Bleues ne sont pas là pour fournir un succédané aux déçus de l’Equipe de France masculine: le football féminin n’est pas un lot de consolation! Il y a, il devrait y avoir de la place pour les deux équipes dans le paysage médiatique et l’agenda des supporters, sans qu’on veuille sans arrêt comparer leurs mérites. Par ailleurs, si le football masculin tel qu’il est aujourd’hui vous déçoit par le niveau ou l’esprit, n’hésitez pas à éteindre votre TV! C’est le meilleur moyen de peser sur les annonceurs, donc sur les instances dirigeantes.

« En plus, elles sont très féminines »

ça se décline aussi en remarques sur leur vie privée… pour celles qui sont en couple avec des hommes. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler plutôt abondamment: souligner que les footballeuses ne sont pas toutes des « garçons manqués » lesbiennes a permis de lutter contre un vieux stéréotype. Mais on a vite fait de sous-entendre, en creux, qu’être un « garçon manqué » ou lesbienne est un problème en soi. Les footballeuses homosexuelles et/ou peu féminines n’ont-elles pas droit à la même considération?

« C’est la Zidane au féminin! »

On m’objectera qu’on manque de stars féminines historiques dans le foot. Certes. Mais on n’est pas enclin à en créer non plus: je joue dans un petit club féminin du Rhône et notre coach, très prompt à citer Messi ou Benzema, a beaucoup de mal à nous donner des références féminines. Nous sommes pourtant sur les terres de l’OL, donc d’Amandine Henry ou Eugénie Le Sommer! Il ne s’agit pas seulement de manque de culture foot mais bien d’une propension à définir des modèles masculins soi-disant « universels ». Pourquoi ne pourrait-on pas dire « un vrai Laura Georges au masculin! » en parlant d’un très bon jeune défenseur?

google_edfQuand on tape « Equipe de France » dans Google images, la première photo de féminines est en page 2. Vous avez dit masculin neutre?

Ma première « action féministe »

Je ne pense pas être devenue féministe d’un coup. J’ai plutôt vécu une prise de conscience avec différents paliers, des questions, des recherches, quelques réponses et tout un tas de nouvelles questions, des rencontres, ce blog…

L’anecdote que je veux vous raconter représente un passage marquant de tout ce cheminement, car représentant un tout premier passage à l’action. A l’époque, je ne me définissais pas comme féministe, d’où les guillemets, et j’en ai tiré des conclusions bien plus tard, mais je pense que malgré tout cet épisode à contribué à me construire (en plus de m’avoir beaucoup amusée).

J’étais donc adolescente, et je pratiquais le judo dans un club très sympa. Nous étions un bon nombre de filles, et nous formions un bon groupe d’amies aussi soudé que turbulent (une pensée émue pour l’entraîneur qui a supporté notre bruyante indiscipline). C’était un petit club de banlieue, et si les garçons disposaient d’un vestiaire spacieux avec de nombreuses douches, mes amies et moi étions confinées dans un cagibi minuscule, avec une seule douche pas entretenue. C’était historique: pendant longtemps, le club n’ayant eu peu ou pas de féminines, les rares pionnières se contentaient du placard à balais. Mais les choses avaient changé: nous étions de plus en plus nombreuses, et certains jours plus que les garçons! Notre processus de recrutement était bien rodé: nous faisions venir nos amies dans le club, car elles avaient envie de faire du sport mais ne voulaient pas être la seule fille. Bruyamment accueillies par notre gang, elles restaient pour les confidences de vestiaires, les concours de gâteaux et les misères variées que nous faisions subir aux entraîneurs. Accessoirement, elles s’entraînaient, progressaient, passaient leurs grades…

Ce fameux vestiaire devenait donc bien trop petit pour toutes nous accueillir correctement: nous nous changions au milieu d’un tas indistincts de kimonos et pantalons en vrac, les ceintures faisaient des noeuds et on risquait à tout moment de se faire éborgner par une agrafe de soutif. Nous avons fini par nous plaindre. Récoltant des soupirs et des « oui, on sait… avant y’avait pas de vestiaires pour filles parce que y’avait pas de filles. Ben là… ok, vous êtes beaucoup de filles. Mais on verra si ça dure, hein. ». Pendant ce temps, les garçons profitaient royalement d’un vestiaire presque vide aux douches quasi inutilisées sans que personne ne leur demande de se justifier sur leur nombre. Pas de changement à l’horizon, échanger une fois sur deux les vestiaires nous auraient satisfaites, histoire de partager les contraintes… mais rien.

Comme je l’ai dit, nous étions plutôt turbulentes. Aussi je l’avoue: nous avions entre 14 et 18 ans, et c’est surtout la perspective de la bonne blague qui nous a poussée à l’action. Un beau jour, avec force gloussements et chamailleries de rigueur, nous sommes toutes allées nous changer chez les garçons pour « protester contre la répartition non équitable des vestiaires qui nous empêchent de nous changer dans de bonnes conditions ». Une fois notre revendication dûment énoncées, nous pouvions nous réjouir à loisir des cris d’orfraie et autres protestations outrées que nous provoquions. C’étaient les mêmes jeunes coqs, habitués à tomber le kimono pour se pavaner torse nu, qui fuyaient à la vue d’une brassière de sport à peu près aussi impudique et glamour qu’un gilet pare-balle.

Judokates hystériques et féroces envahissant le vestiaire des hommes
Judokates hystériques envahissant le vestiaire des hommes

Quelques semaines plus tard, notre entraîneur nous annonce que des travaux de réfection seraient engagées pour la rentrée prochaine. Avec au programme un agrandissement des vestiaires des filles… L’adjoint au maire a tenu à nous rencontrer pour visiter les vestiaires et nous consulter sur nos besoins. La gloire. Et surtout, deux beaux vestiaires de même surface l’année suivante.

C’était peut-être une goutte d’eau et aujourd’hui je ne sais même pas si mes complices et nos « victimes » se rappellent de ce que nous voyions à l’époque comme un brillant coup d’éclat. Et pour être tout à fait honnête, les hommes adultes (car c’était un cours senior) du cours ont dû faire pencher la balance, car eux ont été carrément mal à l’aise que des adolescentes viennent se changer dans la même pièce – et je peux les comprendre. Peut-être qu’on a changé les vestiaires non pas pour satisfaire les nanas mais parce que les mecs se sont plaints.

Tout de même, je pense que nous avons appris deux-trois trucs, au-delà du frisson « hiiiii on s’est mises en shorty lycra devant les garçons » (je vous rappelle que les Femen n’existaient pas, on était donc des dingues). Tout simplement, que ce n’est pas en demandant bien poliment et bien gentiment qu’on obtient gain de cause: ça marche mieux quand on est pénible. On n’a pas donné le droit de vote aux femmes qui attendaient gentiment, elles l’ont conquis. (Nan mais l’autre, elle tombe le kimono pour faire abattre une cloison, et paf! elle se prend pour Olympe de Gouges… Bah quoi, faut bien commencer quelque part, non?). Donc de la même manière, tant qu’on n’est pas venues bousculer les mecs, ça ne les dérangeait pas qu’on s’entasse à 10 dans 8 m². Nous avons naturellement remercié notre entraîneur d’avoir fait passer le message; mais sans nos protestations qui sait combien de temps on aurait attendu? J’y repense de temps en temps, quand on me demande d’être patiente et de laisser faire le temps.

Arrêtons de parler de sport féminin!

Ne parlons plus de sport féminin!

Non, je ne me suis pas subitement rendue compte que le sexisme dans le sport avait disparu, que les sportives avaient envahi l’espace médiatique au détriment des hommes, ou que ceux-ci fournissaient un spectacle décidément plus sympa…

On va bien continuer de parler de sport et de sportives… mais pas de sport féminin.

Tout d’abord « Le sport n’est ni masculin ni féminin »: c’est ce qu’affirme l’intervenante Dominique Crochu dans l’émission Actuelles du 25 janvier sur France 24.  C’est nous qui avons attribué les activités sportives plutôt aux hommes ou plutôt aux femmes, selon des critères qui n’ont pas grand-chose à voir avec la nature et tout à voir avec nos stéréotypes de genre. En réalité, le sport se fiche du genre! Ajouter « féminin » à « sport » induit une différence. Pourtant nous apprenons les mêmes techniques et respectons les mêmes règles! Le football joué par des femmes… reste du football-tout-court. Un autre preuve est le simple fait qu’un sport « féminin » dans un pays peut être « masculin » dans un autre, et inversement: le football est un sport de femmes aux USA, et d’hommes en Europe du Sud. De même que le yoga,  considéré comme un sport de femme en Europe, est une discipline d’hommes en Inde.

Ensuite, on a certes beaucoup parlé de « promotion du sport féminin » ces derniers temps, notamment lors des « 24h du sport féminin » dont la 2e édition s’est déroulée le 24 janvier dernier. Et si on commence à voir des matchs féminins de foot ou de rugby à la télévision, on ne prend pas vraiment le chemin de l’égalité de traitement entre sportifs et sportives. Eux sont des surhommes, des forces de la nature qui font rêver les foules tant par leurs vies de stars que par leur performances hors normes. Elles sont des héroïnes courageuses qu’on admire un peu pour les sacrifices qu’elles font, et beaucoup pour leur physique car elles savent rester féminines.

De la même manière qu’on dit « Equipe de France » pour qualifier l’équipe nationale masculine et « Equipe de France féminine » pour parler de leurs homologues femmes, les médias nous vendent à présent deux produits: « le sport » tel qu’on le connaît, et « le sport féminin ».  (C’est ce qu’explique entre autre cet article de l’excellent blog Genre & Sport). Le spectacle « sport féminin » est supposé s’ajouter au « sport », sans s’y intégrer, et surtout sans le modifier! Sans que personne ne s’interroge sur les incohérences de ce système. .. On n’a toujours pas entendu que pour qu’on voie plus de femmes dans les médias sportifs, il faudrait moins d’hommes! Que pour que plus de compétition féminines soient retransmises, il fallait diffuser moins de compétitions masculines! En bref, on veut bien que les femmes prennent plus de place mais sans empiéter sur celle des hommes. Ce discours lénifiant, censé briser le cliché des féministes anti-hommes, a vécu. Il va falloir admettre et faire admettre que les hommes ont trop, et qu’ils vont devoir avoir moins pour que les femmes aient plus. Ce n’est pas de la misandrie, ce n’est pas de l’hystérie, et on ne veut pas supprimer les hommes du paysage médiatique; il s’agit simplement de donner aux sportives la place qu’elles méritent: la moitié! Cela ne peut pas se faire en une seule fois, et n’impliquer que le haut niveau. Le sport amateur et le sport scolaire sont également concernés. Et nous tous, garçons et filles (car les garçons aussi ont tout intérêt à l’égalité).

Non, on ne doit plus parler de sport féminin! Nous devons repenser notre rapport aux sportives, mais cette réflexion implique de remettre en cause le sport dans son ensemble. Chiche?

Nouvelle année: pourquoi il vaut mieux ne pas s’abonner dans une salle de fitness

Déjà, et ce n’est pas nouveau, parce qu’il y a de très fortes chances que nous abandonnions rapidement. Mais surtout parce que les salles de sport comptent spécifiquement sur le manque de motivation des femmes pour faire leur beurre… et vont jusqu’à orienter leur marketing dans ce sens.

Philippe Vandel l’explique dans sa chronique sur France Info (à lire ou réécouter ici), intitulée: « Pourquoi les pubs pour les salles de sport ne montrent-elles que des femmes en photo? »

Eh bien oui, pourquoi? Car les salles de fitness sont plutôt fréquentées par une clientèle mixte. Philippe Vandel nous explique donc le raisonnement des dirigeants. Ceux-ci doivent vendre un nombre d’abonnements suffisant pour être bénéficiaires, sans toutefois dépasser les capacités d’accueil de la salle. Pour optimiser la fréquentation, ils étudient donc le taux d’absentéisme des abonnés.  Il s’avère ainsi que 10 à 20% des abonnés hommes abandonnent, et que près de 50% des abonnées féminines désertent rapidement les lieux! « Les femmes sont donc beaucoup plus rentables » conclut P. Vandel. « Si vous disposez de 100 places, vous pouvez signer 200 contrats ».

D’où un marketing spécifiquement ciblé en direction d’une clientèle féminine: des panneaux pour les salles de sport montrant de préférence des femmes, mais aussi des magazines féminins qui nous matraquent de publi-reportages pour les derniers cours de fitness à la mode (et hors de prix. 25 euros la séance?!?).

Sexiste ou opportuniste? Au-delà du cynisme de cette stratégie, je voudrais surtout revenir sur le nombre de femmes qui abandonnent. Les hommes seraient naturellement plus enclin à pratiquer du sport? Le gène de la persévérance serait-il sur le chromosome Y?

Ou alors… d’une part, nous subissons un bourrage de crâne sans répit sur la nécessité d’être toujours plus minces et plus fermes, que ce soit dans les médias ou dans notre entourage. D’autre part, les infrastructures et les fonds publics étant trustés par les activités sportives masculines, l’offre sportive pour les femmes est très limitée dans certaines régions. La salle de gym est souvent la seule solution pratique pour celles qui voudraient se défouler un peu. Nous nous retrouvons donc à dépenser une petite fortune, pour pratiquer une activité que nous choisissons par défaut, avec parfois pour objectif premier non pas de se faire plaisir mais de maigrir: inutile d’être un fin psychologue pour comprendre qu’il sera difficile d’être assidue. Si en plus on ajoute la pression du quotidien, le travail, la vie familiale et les tâches domestiques (encore bien peu partagées avec les conjoints)… nos bonnes résolutions ne seront bientôt plus qu’un lointain souvenir. Bonjour la culpabilité, en plus.

Et si votre bonne résolution cette année, c’était de jeter un oeil dans les MJC, de rôder aux abord des stades ou de surfer sur le site de votre mairie? Peut-être y a-t-il un club de jiu-ji-tsu, de badminton ou de course à pied qui serait ravi de vous accueillir (pas forcément pour faire des compétitions), souvent pour bien moins cher…  avec le plaisir et la convivialité en plus, soit de bonnes raisons pour se motiver les jours de flemme!

Ou alors du curling, on a l’air de bien rigoler. Bonne année sportive à toutes et à tous!

photo trouvée ici